lundi 24 août 2015

Déchristianisation et stérilité moderne (Charles Péguy)


« Aussitôt après nous commence le monde que nous avons nommé, que nous ne cesserons pas de nommer le monde moderne. Le monde qui fait le malin. Le monde des intelligents, des avancés, de ceux qui savent, de ceux à qui on n’en remontre pas, de ceux à qui on n’en fait pas accroire. Le monde de ceux à qui on n’a plus rien à apprendre. Le monde de ceux qui font le malin. Le monde de ceux qui ne sont pas des dupes, des imbéciles. Comme nous. C’est-à-dire : le monde de ceux qui ne croient à rien, pas même à l’athéisme, qui ne se dévouent, qui ne se sacrifient à rien. Exactement : le monde de ceux qui n’ont pas de mystique. Et qui s’en vantent.

Qu’on ne s’y trompe pas, et que personne par conséquent ne se réjouisse, ni d’un côté ni de l’autre. Le mouvement de dérépublicanisation de la France est profondément le même mouvement que le mouvement de sa déchristianisation. C’est ensemble un même, un seul mouvement profond de démystication. C’est du même mouvement profond, d’un seul mouvement que ce peuple ne croit plus à la République et qu’il ne croit plus à Dieu, qu’il ne veut plus mener la vie républicaine, et qu’il ne veut plus mener la vie chrétienne, (qu’il en a assez), on pourrait presque dire qu’il ne veut plus croire aux idoles et qu’il ne veut plus croire au vrai Dieu. La même incrédulité, une seule incrédulité atteint les idoles et Dieu, atteint ensemble les faux dieux et le vrai Dieu, les dieux antiques, le Dieu nouveau, les dieux anciens et le Dieu des chrétiens.

Une même stérilité desséché la cité et la chrétienté. La cité des hommes et la cité de Dieu. C’est proprement la stérilité moderne. »


Charles Péguy,
Notre jeunesse, 1910

lundi 17 août 2015

Miles Christi


« Miles Christi, tout chrétien est aujourd’hui un soldat; le soldat du Christ. Il n’y a plus de chrétien tranquille. Ces Croisades que nos pères allaient chercher jusque sur les terres des Infidèles, non solum in terras Infidelium, sed, ut ita dicam, in terras ipsas infideles, ce sont elles aujourd’hui qui nous ont rejoints au contraire, ce sont elles à présent qui nous ont rejoints, et nous les avons à domicile. Nos fidélités sont des citadelles. Ces croisades qui transportaient des peuples, qui transportaient un continent sur un continent, qui jetaient des continents les uns sur les autres, elles se sont retransportées vers nous, elles ont reflué sur nous, elles sont revenues jusque dans nos maisons. Comme un flot, sous la forme d’un flot d’incrédulité elles ont reflué jusqu’à nous. Nous n’allons plus porter le combat chez les Infidèles. Ce sont les infidèles épars, les infidèles communs, diffus ou précis, informes et formels, informes ou formels, généralement répandus, les infidèles de droit commun, et encore plus ce sont les infidélités qui nous ont rapporté le combat chez nous. Le moindre de nous est un soldat. Le moindre de nous est littéralement un croisé. Nos pères, comme un flot de peuple, comme un flot d’armée envahissaient des continents infidèles. A présent au contraire c’est le flot d’infidélité au contraire qui tient la mer qui tient la haute mer et qui incessamment nous assaille de toutes parts.

Toutes nos maisons sont des forteresses in periculo maris, au péril de la mer. La guerre sainte est partout. Elle est toujours. C’est pour cela qu’elle n’a plus besoin d’être prêchée nulle part. Je veux dire en un point déterminé. Qu’elle n’a plus besoin d’être prêchée jamais. Je veux dire à un moment déterminé. C’est elle à présent qui va de soi, qui est de droit, commun. C’est pour cela qu’elle n’a plus besoin d’être décrétée. Elle est toujours. Elle est partout. Ce n’est plus la guerre de Cent Ans. C’est à l’heure qu’il est une guerre de deux cents ou de cent cinquante et des années.

Cette guerre sainte qui autrefois s’avançait comme un grand flot dont on savait le nom, cette guerre continentale, transcontinentale, que des peuples entiers, que des armées continentales transportaient d’un continent sur l’autre, brisée aujourd’hui, émiettée en mille flots elle vient aujourd’hui battre le seuil de notre porte. Ainsi nous sommes tous des îlots battus d’une incessante tempête et nos maisons sont toutes des forteresses dans la mer. Qu’est-ce à dire, sinon que les vertus qui alors n’étaient requises que d’une certaine fraction de la chrétienté aujourd’hui sont requises de la chrétienté tout entière. »


Charles Péguy,
Clio, posthume

samedi 8 août 2015

8 août, journée mondiale du démon


"Le XXe siècle, qui crut si peu au diable, les plus mécréants confessent son diabolisme aigu, mais ils ne parviennent pas à faire le rapprochement, et ils en restent à une vision grossière qui leur blanchit les mains. Parce qu'il y a eu Hitler et Staline, bien sûr. Mais il y eut aussi les alliés, et cette date merveilleuse qui conviendrait parfaitement à une journée mondiale du Démon (sous le patronage de l'Unesco) : le 8 août 1945. 

C'est le jour où le tribunal militaire de Nuremberg à juridiquement codifié la notion de crime contre l'Humanité. Le surlendemain d'Hiroshima. La veille de Nagasaki. En sorte que ceux-là qui dénonçaient le grand crime étaient aussi ceux qui, ayant sous les yeux les effets de la première, larguaient la deuxième bombe...

Le 8 août, c'est aussi la fête de saint Dominique. Un jour, un religieux lui demanda : maître Dominique, ces grands malheurs ne finiront jamais ? Il ne répondit qu'après un long silence : Certainement, elle finira, cette méchanceté... Elle finira, mais le terme est lointain. Beaucoup verseront leur sang dans l'intervalle."

Fabrice Hadjadj, La foi des démons.

vendredi 24 juillet 2015

Prière à Louis et Zélie


Louis et Zélie Martin, 

vous qui dans votre vie de couple et de parents, avez donné le témoignage d'une vie chrétienne exemplaire, par l'exercice de votre devoir d'état et la pratique des vertus évangéliques, nous nous tournons vers vous aujourd'hui. Que l'exemple de votre confiance inébranlable en Dieu et de votre abandon constant à sa volonté, à travers les joies mais aussi les épreuves, les deuils et les souffrances dont votre vie a été jalonnée, nous encourage à persévérer dans nos difficultés quotidiennes et à demeurer dans la joie et l'espérance chrétiennes. Intercédez pour nous auprès du Père pour que nous obtenions les grâces dont nous avons tant besoin aujourd'hui dans notre vie terrestre et que nous parvenions comme vous à la béatitude éternelle. 

Amen.

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lundi 20 juillet 2015

"Dans la main de la terre"


"Il y avait peut-être cent ans qu'elle était là,
ou peut-être juste un instant.

Le vent de la nuit lui caressait le visage.

Je ne saurais vous dire où était son pays
Où était sa maison. 
Si elle était femme de marin, de paysan, d'exilé ou
d'émigrant.
Si elle avait franchi la mer, une montagne ou
l'océan.

La terre semblait être derrière elle...

jeudi 16 juillet 2015

Sexe et péché originel : les corps désunis

 1 - Un peu plus qu'une pomme


Quand une fois la liberté a explosé dans une âme d'homme, les dieux ne peuvent plus rien contre cet homme-là.  (Jean-Paul Sartre)
Imaginez un jardin ensoleillé, fleurant bon le printemps. Ève, jeune femme pleine de vie, au regard rieur et aux courbes généreuses, papillonne dans une prairie en fleurs, nue comme un vers et s'en en éprouver aucune gêne. Voilà que son innocente balade la conduit auprès d'un grand arbre charnu, couvert de fruits. C'est l'arbre de la connaissance du bien et du mal, celui-là même sur lequel repose l'interdit divin. L'interdit, cette notion pénible qui semble violer notre liberté... « Suffit-toi toi-même », lui susurre le serpent à l'oreille. Il ne parlera pas beaucoup plus avant que la belle, sensuelle et délicate, s'approche de l'arbre et effleure de ses doigts la peau lisse et brillante d'un fruit pendu à l'une des branches. Ève sent le désir monter en elle, un frisson le long de sa nuque... L'excitation née de la transgression. Quel mal y aurait-il à se faire du bien, dans ce lieu voué au bonheur et à l'insouciance ? Dieu ne se contredirait-il pas lui-même en voulant restreindre la divine liberté ? Trop réfléchir est usant. Écouter son instinct, obéir à son ventre brûlant, est parfois plus rassurant. En un instant, ses longues mains décrochent l’objet convoité et le mènent jusque sa bouche gourmande. Et sans que le ciel ne lui tombe encore sur la tête, ses belles dents blanches s'enfoncent dans la chaire juteuse du fruit. Sa langue goûte le parfum sucré qui s'en dégage, son palais jouit de ce plaisir fugace. « Adam, où est Adam? Il faut qu'il sache ! » Il arrive, Ève, et en courant. Car il est aussi libre et sot que toi.

jeudi 9 juillet 2015

"Grèce ! Grèce ! Grèce ! tu meurs." (Victor Hugo)



"Depuis assez longtemps les peuples disaient : « Grèce ! 

Grèce ! Grèce ! tu meurs. Pauvre peuple en détresse, 
A l'horizon en feu chaque jour tu décroîs. 
En vain, pour te sauver, patrie illustre et chère, 
Nous réveillons le prêtre endormi dans sa chaire, 
En vain nous mendions une armée à nos rois.

« Mais les rois restent sourds, les chaires sont muettes. 
Ton nom n'échauffe ici que des cœurs de poètes. 
A la gloire, à la vie on demande tes droits. 
A la croix grecque, Hellé, ta valeur se confie. 
C'est un peuple qu'on crucifie ! 
Qu'importe, hélas ! sur quelle croix !"




Victor Hugo, Les orientales, 1829